CHICHE !

lundi 26 août 2013

Tous droits réservés Marianne 2013 Parution : Hebdomadaire

Plus cher que le coût du travail, le coût du non-travail !

N° 851 samedi 10 au vendredi 16 août 2013 Pages 46-47 1543 mots

CHICHE !

C’est une question à 120 milliards d’euros que personne n’ose poser aux Cassandre à calculette qui nous infligent à la radio et à la télévision leurs litanies de chiffres catastrophistes. Citoyens de France, qu’est-ce qui coûte le plus cher à votre pays ? Son déficit public, estimé à 98 milliards d’euros par la Cour des comptes ? Vous n’y êtes pas. Tic tac, tic tac. Les régimes spéciaux de retraite que François Lenglet, sur France 2, qualifie de « bombe pour le gouvernement » ? Pas davantage. En 2011, le coût total des pensions versées aux fonctionnaires, militaire, médecins et infirmières du public, ouvriers d’Etat et agents territoriaux n’a avoisiné que 74 milliards d’euros.

Le service de notre dette, de l’ordre de 46 milliards d’euros, quasi gravé sur le front de marbre du décliniste en chef Nicolas Baverez ? Cherchez ailleurs. Le coût du travail, trop élevé par rapport à l’Allemagne dont on vous rebat les oreilles ? Tournez la page. Depuis que le gouvernement a baissé de 20 milliards d’euros les charges des entreprises, un salarié tricolore de l’industrie coûte déjà moins cher que son homologue d’outre-Rhin, selon l’institut Rexe-code. Non ! Sans jeu de mots facile, ce qui plombe plus sûrement que les cumulus le ciel de France, c’est le coût du… non-travail ! Une montagne d’argent, plus de 120 milliards d’euros qui ne rentrent pas dans les coffres de l’Etat, dans les caisses sociales ou dans les livres des collectivités locales : pour la bonne et simple raison que 2,4 millions de chômeurs indemnisés par Pôle emploi et 1,85 million d’allocataires du RSA et de l’allocation spécifique de solidarité

(ASS) ne sont plus en mesure de verser leur écot dans la tirelire commune. Nos retraites menacées ? Notre assurance maladie sous pression ? Nos départements contraints de sabrer dans leurs investissements ? Le coût du non-travail ! , pourrait-on répondre, à la façon du Dr Knock, qui dans la pièce de Jules Romains, attribuait toutes les défaillances de son patient au mauvais état de son foie. En 1969, Georges Pompidou imaginait que le pays entrerait en révolution si le nombre de chômeurs franchissait le cap des 500 000. En 2013, alors que leur nombre, cinq fois supérieur, frôle les 11 % de la population active, le boulet de ce sous- emploi est aussi pesant que celui qui précipitait par le fond les prisonniers défunts du château d’If. Revenons un instant à ce chiffre exorbitant de 120 milliards d’euros, toujours escamoté dans les débats. Comment Marianne le calcule-t-il ?

C’est très simple, nous sommes partis d’une étude européenne publiée en décembre 2012 par la Fédération européenne des services à la personne (Efsi), élaborée à partir des données de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et d’Eurostat, le bureau statistique de l’Union européenne. Un travail sérieux revu à la loupe par les services de Laszlo Andor, le trop discret commissaire chargé de l’Emploi, de l’Intégration et des Affaires sociales à Bruxelles. Son objectif ? Apprécier ce que coûte un chômeur aux caisses sociales des Etats afin d’estimer, loin des autoroutes de la pensée unique, la rentabilité économique réelle des emplois subvention- nés, que ce soit dans le secteur social ou celui de l’environnement.

Florange Stock de bobines d’acier Usibor d’Arcelor Mittal. La multiplication de contrats aidés, de stages et de temps partiels a contribué à précariser le marché du travail hexagonal. Sur la base des données 2010, les économistes du cabinet Idea ont additionné, pour la France, les indemnités que verse l’Unedic à un demandeur d’emploi, soit10686 net par an, en moyenne, et les frais de son accompagnement (1 641). Puis ils ont estimé les pertes de cotisations et d’impôt que son inactivité engendre : 10 172 de cotisations patronales et 3 294 de cotisations salariales. A ces sommes, ils ont ajouté, parce qu’un chômeur dont le revenu s’effondre paye également moins d’impôt et se serre la ceinture, une évaporation de 1 888 d’impôt sur le revenu et de 1 057 de TVA. Coût total : 28 738 par an.

Au passage, on constate que la face cachée du sous-emploi (l’argent qui ne rentre pas dans les caisses) représente une somme supérieure à son coût apparent (les allocations déboursées), n’en déplaise à La Droite populaire et à Laurent Wauquiez qui rêvent d’imposer en 2014 la dégressivité des allocations chômage. Accessoirement, cette étude démontre également que notre pays est plus pénalisé par le différentiel de coût de son « non-travail » avec l’Allemagne (28 738 par chômeur, contre 25 550 outre-Rhin) que par son différentiel de coût du travail.

Sur la base de cette étude prudente, Marianne a également calculé le coût du non-emploi des allocataires du RSA socle (en hausse de7,1%sur les douze derniers mois) et celui des demandeurs d’emploi percevant l’ASS. Le tout sans intégrer dans notre addition les dépenses de santé, de formation, voire de sécurité qu’induisent un chômage de masse. C’est dire si, pour parvenir à ce chiffre de120milliards, nous sommes restés austères… Raison de plus pour rêver quelques instants. Si la France comptait encore, comme en 1969, sous Georges Pompidou, 174 000 demandeurs d’emploi, les Echos ou l’Opinion titreraient sûrement à la une : « Retraites, Sécu : le pays croule sous les excédents », « Redistribuer équitablement les fruits de la croissance, le vrai défi de François Hollande ». La tribune.fr, toujours bien renseignée : « Le secteur privé s’arrache les conseillers de Pôle emploi ».

Pour mesurer le juste prix de « l’austérité » en 2013, rappelons nous que, en 1982, lorsque Libération titrait, sous la photo d’un François Mitterrand, visage tendu, poings serrés, « Allons enfants de la rigueur », le taux de chômage n’était que de 6,9 % de la population active, contre10,8 % aujourd’hui ; et la croissance piaffait à 2,3 %, contre un zéro pointé espéré en 2013 ! « On a la croissance sous nos pieds et on est en train de la piétiner », a tonné avec raison Arnaud Montebourg, sur France Inter, le 23 juin dernier. Ce coût exorbitant du non-travail chiffré à 120 milliards, comment doit-il dynamiser le débat, à Bruxelles comme à Paris ? En incitant partenaires sociaux et gouvernements à faire feu de tout emploi, plutôt que de s’affronter stérilement sur un demi-point de cotisation en plus ou en moins ici ou là. « Plutôt que de nous disputer autour d’un gâteau trop petit, il est temps d’accroître la part de tous », affirme, enthousiaste, Jean-Claude Volot, en charge au Medef de relancer les exportations et redynamiser les filières tricolores aux côtés de Pierre Gattaz, le nouveau patron des patrons. Déjà, si nous éradiquions notre déficit commercial de 70 milliards d’euros, nous créerions plus de 1 million de postes. » Pour créer ces emplois, il faudrait d’abord que les patrons des PME s’extirpent de leur frilosité. Car si, depuis dix ans, leurs taux de marge se sont affaissés, c’est parce ce qu’ils n’ont pas assez investi.

La preuve ? Personne n’ose le dire, mais, en 2011, leur trésorerie était supérieure à celle dont ils disposaient en 2000 et leurs fonds propres, en total de leur bilan, atteignaient des sommets !

En guise d’encouragement, et parce qu’ils se plaignent souvent de ne pas trouver salarié à leur pied, le gouvernement vient donc de leur lancer un défi : recenser enfin ces 300 000 jobs qu’ils prétendent non pourvus pour lesquels le gouvernement se dit prêt à financer, du moins s’il s’agit d’emplois décents, la formation et la mobilité de chômeurs ainsi recrutés. Une initiative utile mais limitée.

En fait, pour faire baisser durablement le chômage dans l’Hexagone, François Hollande et son ministre du Travail devraient rompre avec les politiques de l’emploi de leurs prédécesseurs. Car la multiplication de contrats aidés, marchands ou pas, de stages, de temps partiels, a contribué à précariser le marché du travail hexagonal. Subventionner massivement de 25 milliards d’euros les bas salaires dans la France de 2013, c’est franchement se tirer une balle dans le budget, alors que les jeunes qui recherchent un emploi sont de plus en plus qualifiés. En privilégiant le statu quo, on ne fait qu’accélérer leur déclassement.

par Laurence Dequay, journaliste à Marianne.■



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